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TUNIS - Intervention du Directeur de Sorano Massamba Gueye : Le théâtre, une réussite face à l’interdit
Source : (Tunis hebdo) - Publié le : 11/12/2013 - 04h 38   
 

Après les interventions de Hakima Lebbar et d’Abdoulaye Niang, ce nouvel article sera consacré à celle de Massamba Gueye, entre autres, «La bouche de l’Afrique» et «Micro d’or du meilleur conteur». Ce directeur général de la Compagnie du Théâtre national Daniel Sorano du Sénégal a parlé de «La représentation du religieux dans le théâtre sénégalais».

L’intervention du Sénégalais Massamba Gueye a montré que le théâtre sénégalais moderne était une réussite face à l’interdit, car il «a construit un pont de sens entre le sacré et le profane. Les réligions monothéistes (Islam et christianisme) de même que les religions animistes (traditionnelles) sont posées comme thèmes et style».

Dans son introduction, le directeur général de la Com­pagnie du Théâtre national Daniel Sorano a déclaré : «Parler de théâtre et de religion ou de la représentation du religieux dans le théâtre revient à poser la question de la dialectique entre l’ordre et le désordre car le théâtre en tant que sujet et instrument de création n’a d’autre objet que d’»inquiéter» pour paraphraser André Gide alors que la religion cherche à mettre de l’ordre qui naîtrait du dé­sordre des désirs».

Du griot au cheikh

Dans son exposé Massamba Gueye a déclaré qu’«en Afrique de l’ouest, le spectacle traditionnel profane (…) répondait toujours à trois impératifs : le prétexte, le lieu et le moment. En fonction de ces trois éléments, les parti­cipants étaient désignés avec des rôles prédéfinis. Seuls les spectacles de réjouissances profanes permettaient des improvisations à travers lesquelles l’acteur mettait en exergue son apport par son talent individuel». Et l’inter­venant de citer l’exemple du ndëp «danse, interprétation et thérapie dont les mécanismes laissent transparaître le fort ancrage du spectacle traditionnel dans la religion». Il a également précisé qu’avec l’avènement de l’Islam «le griot, acteur principal de tous les spectacles ouest afri­cains, a migré de façon intelligente vers un nouveau pôle du pouvoir : le cheikh. Pour contourner l’interdit qui a frappé toute manifestation jugée festive sur les bases de prétendus préceptes de la nouvelle religion, les acteurs des spectacles traditionnels ont opéré ce virage social». Ainsi, «le spectacle des grandes nuits religieuses porte toutes les reliques des habits du spectacle traditionnel qui, au lieu de la résistance à l’interdit, a (…) réussi à s’adapter à la contrainte religieuse islamique pour se faire accepter. Le spectacle traditionnel a réussi de cette façon à recycler ses acteurs et ses objets pour les arrimer à la religion révélée de sorte à survivre dans toutes les sphères sociales».

Au service de la propagande religieuse

Peu à peu, «le théâtre a vu se développer une démarche dont l’objet principal est de promouvoir des figures reli­gieuses par le biais de pièces de théâtre». Ainsi le qua­trième art s’est retrouvé «au service de la propagande religieuse plus particulièrement des confréries islamiques du Sénégal». Et l’intervenant de citer en exemple une création datant de 1968 et intitulée «Bamba Mos Xam» (à prononcer «Bamba Mos Kham»), mettant en scène la relation conflictuelle entre Serigne Touba Khadim Rassoul et le colonisateur français. 
Les gens se sont apparemment bousculés pour aller voir cette pièce, non pas par amour du théâtre mais pour al­ler à la rencontre de Dieu. Massamba Gueye a expliqué pourquoi : «Pour le public, il fallait voir cette pièce car ne pas aller à ce spectacle signifiait ne pas être fidèle à Serigne Touba. Aller au théâtre devient pour ces gens aller à la rencontre de Dieu. Il devenait un devoir vis-à-vis de leur guide religieux. (…) La représentation d’un guide re­ligieux de cette envergure a montré combien la confusion était grande pour un certain public entre le théâtre et la religion». «Aller au théâtre devient pour ces gens aller à la rencontre de Dieu».

L’intervenant a pris cet exemple pour montrer qu’il était difficile de «traiter les figures religieuses comme des sup­ports ordinaires à la création d’un texte dramatique car si le public adhère au projet il va falloir convaincre la famille ou vice versa». Effectivement, «la représentation de cette pièce dans la salle de Sorano [à Dakar] a été interrompue et le rideau de fer baissé pour protéger les comédiens car une bonne partie du public [était très mécontente], à la suite de l’indignation du petit-fils du cheikh qui ne com­prenait pas et ne tolérait pas que ce guide religieux qui a été emprisonné et exilé pendant vingt-sept ans par le colon soit interprété par un comédien qui parle en fran­çais (la langue maudite)». Et le conteur d’ajouter : «Il est évident que dans cette situation, la volonté de traiter d’un thème religieux (Islam) soit freinée par ces entraves et les risques qui en découlent. Car ce qui est parfois en jeu est au delà de l’art».

Critiques envers la religion

Au fur et à mesure, ce théâtre que l’on peut qua­lifier de religieux a pris de l’importance au pays de Senghor, même si certaines pièces ont eu du mal à voir le jour. Il est à signaler que «le théâtre populaire est très critique avec la religion en relevant surtout les déviances des res­ponsables de la mosquée du quartier». Ainsi «Quatre vieillards dans le vent» critique «la mauvaise gestion des deniers de la mosquée. Cette critique du religieux est acceptée par le public qui peut déléguer ainsi sa critique à une satire sociale qui met à nu l’irrespon­sabilité des pères de familles qui passent leur temps à courir les rues au lieu de prendre en charge les problèmes familiaux».
Au Sénégal, le théâtre dit de quartier a été prolongé à la télé, ce qui a élargi son champ d’impact. Ainsi, et d’après l’intervenant, «les publicitaires et les dramaturges se sont ad­jugé la collaboration de réalisateurs pour offrir une dérision imparable sur la pratique du jeûne telle que dans la réalité. Il va de soi que le discours religieux galvaniseur qui promeut la rigueur et l’ascétisme durant le ramadan ne tolère pas ce type de théâtre et s’oppose à sa diffusion par tous les moyens. Mais rien n’y fait. La demande du public est plus forte que la pression des mollahs et ce discours anti-théâtre est lui-même repris comme thème dans des pièces de théâtre pour les retourner et en pré­senter la vraie face. C’est ainsi que les personnages reli­gieux comme l’imam et les responsables de la mosquée se retrouvent placés sous les feux de la critique pratiquant un ramadan à «domicile».

Les personnages types

Massamba Gueye a relevé plusieurs figures types dans l’image du religieux. Il y a ainsi l’imam, personnage à deux faces : positif (au début de la pièce) et négatif (à la fin) ; le trésorier de la mosquée («cupide et complice de l’Imam»), le charlatan, qui «symbolise le syncrétisme reli­gieux», le talibé, «personnage enfant, il est le véhicule de la critique de la souffrance gratuite et de la cupidité des maîtres coraniques des daaras ou madrasas».
« le théâtre populaire est très critique avec la religion en relevant surtout les déviances des responsables de la mos­quée du quartier ». 

En ce qui concerne la période, les lieux et les acces­soires : le Ramadan («mois de la critique et période faste pour les comédiens les plus célèbres qui ne l’attendent plus pour ses longues nuits de prières mais plutôt pour ses contrats juteux»), la prière, «motif de dérision», les at­tributs de la Mecque («moyen de détourner l’attention»).
Au final, le théâtre pose des questions et crée des émo­tions. Et l’intervenant de conclure : «Les dramaturges sé­négalais sont pris entre le désir de faire portée la propa­gande religieuse au théâtre et la volonté de faire jouer au théâtre sa véritable fonction de miroir d’une société dont il faut faire l’autopsie des tares pour l’aider à grandir. Plus le discours religieux est virulent contre la représentation du religieux, plus le théâtre use de ses artifices pour faire du religieux un prétexte à la création».

Zouhour HARBAOUI

 
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